Meiental, Kanton Uri. Foto/Photo:TES

Les Alpes suisses et le poète Albrecht von Haller

Pendant des siècles, les montagnes n’étaient pas vouées aux citadins ou aux villageois car ils n’avaient aucune raison d’y aller. Seuls les éleveurs et les commerçants en bestiaux escaladaient les montagnes pour y faire paître leur bétail en été ou pour y transporter le bétail et les produits issus de l’élevage, tels que la viande et le lait.

Bellwald. Photo: TES.

Personne ne pensait alors gravir les montagnes pour le plaisir. Bien que les maîtres hollandais et flamands de l’âge d’or aient brossé des paysages de montagne idylliques sur la toile, peu d’entre eux avaient vu la Suisse et encore moins ses montagnes. Les peintres suisses se sont emparés de ce sujet, et non l’inverse.

Le premier Suisse à consacrer une ode à la montagne fut le médecin, botaniste, anatomiste et poète Albrecht von Haller (1708-1777). Son célèbre poème intitulé Die Alpen, daté de 1729, suscita dans toute l’Europe un enthousiasme romantique pour les montagnes et leurs populations. Il étudia la médecine à Tübingen (Allemagne) en 1723 et dès 1725 à Leyde (Hollande), notamment auprès de Herman Boerhaave (1668-1739), et obtint son doctorat en 1727.

Johann von Huber (1668-1746), Albrecht von Haller, 1735. Photo: Datei:Albrecht von Haller 1736.jpg – Wikipedia

Il suivit ensuite les cours de mathématiques dispensés par Jean Bernoulli (1668-1748), mathématicien et physicien suisse à Bâle. Puis, il exerça la médecine à Berne de 1729 à 1736 et publia ses premiers cahiers d’anatomie et de botanique.

Albrecht von Haller fut nommé à la bibliothèque de la ville de Berne en 1735. De 1736 à 1753, il œuvra comme professeur d’anatomie, de botanique et de chirurgie à l’université de Göttingen (Allemagne) et se rendit régulièrement dans les Alpes suisses. Durant cette période, il publia la première étude détaillée de la flore suisse.

Durant de longs siècles, les montagnes n’ont inspiré que défiance et effroi. Or, les excursions en montagne d’Albrecht von Haller ont permis de démystifier cette peur : contrairement aux croyances populaires de l’époque, aucun dragon, diable ou autre monstre n’y vivait.

Aletschgletscher, Eicher, Mönch et Jungfrau. Photo: TES.

Jean-Jacques Rousseau (1712-1768), écrivain, philosophe et musicien genevois, a donné une image idyllique des Alpes dans son roman Julie ou La Nouvelle Héloïse, paru en 1761. Il y décrit les montagnes et leurs habitants comme des valeurs spirituelles d’élévation et de perfectionnement de l’âme. Il aimait à répéter : « C’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature ».

Au XVIIIème siècle, juste avant la Révolution française, naquit un véritable engouement pour les Alpes. Parmi ces premiers touristes, de nombreux scientifiques et artistes. La classe moyenne supérieure commença également à s’intéresser à la randonnée en montagne.

Le pasteur et naturaliste bernois, Jakob Samuel Wyttenbach (1748-1830), le peintre paysagiste Caspar Wolf (1735-1783) de Muri (canton d’Argovie) et l’écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) ont transmis au monde leur émerveillement pour les Alpes.

Il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour qu’ait lieu le percement des premiers tunnels permettant de traverser les Alpes suisses vers l’Italie. Ce fut, en grande partie, grâce à des peintres tels que l’Anglais William Turner (1775-1851), qui a découvert les Alpes suisses lors d’un voyage en 1802 puis a peint avec authenticité la grandeur des montagnes et leur beauté.

Le Cervin. Photo: TES

Après le milieu du XIXème siècle, ce ne sont cependant pas les Suisses qui ont rendu les montagnes socialement acceptables, mais les Anglais, tout comme les maîtres des Pays-Bas avaient contribué, deux siècles plus tôt, à la découverte du monde alpin suisse à travers la tradition picturale hollandaise.

L’histoire de l’accession des villages agricoles à des stations touristiques à la mode après 1850 dans les Alpes suisses est bien connue. Quiconque chausse ses raquettes en hiver pour effectuer l’une des nombreuses randonnées dans les Alpes enneigées, peut imaginer le spectre de la montagne jusqu’en 1800.

Aujourd’hui, aucune excursion en montagne, à ski, à ski de fond ou en raquettes n’est sans danger, les avalanches présentant continuellement une menace, mais on n’y rencontre, à l’évidence, pas de dragon, diable ou monstre, bien que le loup ait récemment fait son retour.

Albert von Haller n’est probablement jamais allé dans les montagnes pour ses recherches en botanique, mais il est l’un des pionniers d’une vision différente des Alpes.

Scuol, Motta Naluns. Photo: TES.

Pour un tour dans la neige, il vaut la peine de jeter un coup d’œil à la première perception poétique des Alpes de 1729, qui relataient un paysage alors inconnu et aucunement touristique. Le poème compte 41 vers. Les versets 12 et 14 du poème Die Alpen disent :

Hat nun die müde Welt sich in den Frost begraben,

Der Berge Thäler Eis, die Spitzen Schnee bedeckt,

Ruht das erschöpfte Feld nun aus für neue Gaben,

Weil ein krystallner Damm der Flüsse Lauf versteckt,

Dann zieht sich auch der Hirt in die beschneiten Hütten,

Wo fetter Fichten Dampf die dürren Balken schwärzt;

Hier zahlt die süße Ruh die Müh, die er erlitten,

Der Sorgen-lose Tag wird freudig durchgescherzt,

Und wenn die Nachbarn sich zu seinem Herde setzen,

So weiß ihr klug Gespräch auch Weise zu ergötzen.

 

Dann hier, wo Gotthards Haupt die Wolken übersteiget

Und der erhabnern Welt die Sonne näher scheint,

Hat, was die Erde sonst an Seltenheit gezeuget,

Die spielende Natur in wenig Lands vereint;

Wahr ists, daß Lybien uns noch mehr neues giebet

Und jeden Tag sein Sand ein frisches Unthier sieht;

Allein der Himmel hat dies Land noch mehr geliebet,

Wo nichts, was nöthig, fehlt und nur, was nutzet, blüht;

Der Berge wachsend Eis, der Felsen steile Wände

Sind selbst zum Nutzen da und tränken das Gelände.

 

Wenn Titans erster Strahl der Gipfel Schnee vergüldet

Und sein verklärter Blick die Nebel unterdrückt,

So wird, was die Natur am prächtigsten gebildet,

Mit immer neuer Lust von einem Berg erblickt;

Durch den zerfahrnen Dunst von einer dünnen Wolke

Eröffnet sich zugleich der Schauplatz einer Welt,

Ein weiter Aufenthalt von mehr als einem Volke

Zeigt alles auf einmal, was sein Bezirk enthält;

Ein sanfter Schwindel schließt die allzuschwachen Augen,

Die den zu breiten Kreis nicht durchzustrahlen taugen.

(Bron : Albrecht von Haller, Versuch Schweizerischer Gedichte,

 Berliner Ausgabe 2013).

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

Meiertal, canton d’Uri

Ardez, canton des Grisons